Le phénix

Nouveau !

Parce que vous aimez peut-être écouter des podcasts en conduisant ou en faisant la cuisine, voici le podcast de cet article. N'hésitez pas à me faire des retours sur cette nouvelle formule ! Bonne écoute et/ou lecture !

Je vis en Malaisie depuis plus d’un an. Un an, c’est l’heure du bilan. Comme dans tout bilan, on pèse le pour et le contre, on voit le bon et le mauvais côté des choses. C’est drôle, notre tendance à vouloir mettre des étiquettes.

 

C’est une année qui aura été placée sous le signe de la surprise. La bonne surprise, c’est de découvrir certaines de mes capacités ; apprendre le bahasa malaysia si facilement, me rendre compte de ma mémoire. Pour les mauvaises surprises, j’ai croisé des gens avec de basses intentions, j’ai payé mon exigence envers moi-même et j’ai ressenti la déception qui l’accompagne en cas d’échec ainsi que la frustration de voir mes limites.

 

Le voyage

 

J’ai découvert de nouveaux pays depuis mon arrivée ; le Japon et la Thaïlande. J’ai aussi voyagé en moi, comme pour tous les voyages ; il y a l’intérieur et l’extérieur de soi.

 

En Malaisie, j’ai visité la belle ville de Melaka, port stratégique saisi par les Portugais à l’ère du commerce maritime. L’influence européenne se retrouve partout et se marie à l’influence chinoise locale. J’aime la Malaisie pour cette raison ; c’est un carrefour de cultures, un arc-en-ciel culturel.

 

Les orages sont généralement quotidiens ici. J’adore voir le ciel se parer de couleurs dramatiques et plus encore les éléments naturels s’exprimer, nous faire comprendre que tout n’est pas encore maîtrisé. J’ai toujours eu envie de m’enfoncer dans la nature. Quand j’étais petite, l’un de mes jeux favoris était d’aller explorer « le fond du jardin ». En réalité, il s’agissait de quelques buissons. Mais cet inconnu piquait ma curiosité. Enfant, j’étais terrorisée par ma puissante imagination. Ai-je déjà eu peur de la nature ? En mer, j’étais à la proue du bateau de mon père. J’ai toujours aimé la houle. Peut-être n’étais-je, ne suis-je pas consciente du danger de celle-ci ? Et pourtant, je la sens vibrante. Je me dis que si un animal attaque, c’est que nous sommes sur son territoire. Evidemment, on doit faire attention, se préparer, ne pas prendre de risques inconsidérés mais elle m’apparaît comme sensée. Peut-être qu’il est là mon sens.

 

J’ai aussi voyagé avec l’art. J’ai eu le grand privilège de rencontrer et d’interviewer Dato Ramli Ibrahim, trésor vivant de l’UNESCO, un danseur malais qui m’a emmené en Inde grâce aux danses traditionnelles classiques indiennes. Son spectacle « Odissi on High » était très onirique…

 

 J’ai voyagé dans le temps avec les spectacles de mon amie Mélissa Ong. J’ai eu la chance d’aller voir la comédie musicale « Ola Bola saison 2 », une production locale. Ce spectacle relate le boycott de l’équipe de football malaisienne dans les années 70-80 pour les Jeux Olympiques pour des raisons politiques. Il aborde l’unité de la nation multiculturelle. Il fait l’audacieux pari _d’un point de vue occidental_ de mettre en scène la majorité des langues d’un pays plurilingue ; on passe aisément du bahasa malaysia, au cantonais, à l’hindi, à l’anglais. Rares sont ceux qui maîtrisent toutes les langues mais ça ne dérange pas. C’est un pays où l’on accepte d’être désarçonné, de ne pas comprendre tout ce qu’il se dit. En Australie, je me souviens encore des réflexions lorsque je parlais à mon compagnon de l’époque en français : « Comme c’est impoli de parler une autre langue ! » Le reflet d’une paranoïa du complot et parfois, une pauvreté intellectuelle alors que j’ai tous les jours sous les yeux l’exemple d’un pays où parler une autre langue ne signifie pas fomenter de terribles complots. Ici, j’ai l’impression qu’on respecte un peu plus l’identité et la langue de chacun. Bien sûr, c’est un peu plus subtil que ça mais en tous cas, le pays tend vers ce but. Bien sûr, je sais que beaucoup de dialectes locaux et de populations indigènes sont menacées dans le sud du pays…

 

Je n’ai « compris » que les parties en anglais mais j’ai quasiment compris toutes les actions.

 

J’ai aussi vu un spectacle sur les émeutes de Penang en 1867, « Malaya relived : The Penang Riots », où Melissa jouait et chantait également. La production était assez confidentielle mais c’était une vraie immersion physique des spectateurs qui étaient quasiment sur scène. Cette comédie musicale dramatique était bien écrite et interprétée et offrait des rebondissements inattendus et audacieux.

 

J’ai aussi eu la chance d’assister à un festival des arts indigènes récemment. J’étais heureuse d’enfin rencontrer des gens plus proches de la nature et des traditions. Ca me donne tellement envie d’aller dans la jungle. Je rêve d’aller à Bornéo…

 

Voyager m’a permis de réaliser que j’ai vraiment de la chance d’avoir pu bénéficier d’une bonne éducation. Non seulement dans un pays où l’éducation était de qualité, quasiment gratuite mais aussi très riche.

 

L’apprentissage et l’enseignement

 

L’apprentissage et l’enseignement ne seraient-ils pas les deux faces d’une même pièce ? J’ai autant appris qu’enseigné. J’apprends actuellement le bahasa malaysia, le malais. J’aime beaucoup cette langue et les concepts qui y sont attachés. Par exemple, pour parler d’un animal, on utilisera le mot « queue » ekor après le nom de l’animal ou pour tout objet sphérique, le mot « rond » biji. Je trouve ça extraordinaire et très poétique !!! A tort, j’entends que cette langue est « juste facile à apprendre » et certains n’y voient aucun intérêt. Selon Tomas Garrigue Masaryk, « plus vous connaissez de langues, plus vous êtes humain » et en effet, parler une autre langue, c’est saisir une autre perspective de l’humanité, une autre façon d’appréhender le monde, une autre couleur de l’humanité. Je suis en Malaisie donc cela fait sens d’apprendre la langue locale.

 

Il est important pour moi d’apprendre la langue du pays où je vis car ce sont mes plus beaux souvenirs. Certaines personnes aiment rapporter des objets de leurs voyages. J’avoue que savoir parler quelques mots de cette langue qui a fait partie de ma vie est le souvenir et aussi le bien le plus précieux que j’ai pu acquérir. Ces langues font maintenant partie de mon être. Je lisais que la meilleure façon de sauver une langue est de la parler. Lorsque j’ai fait le choix d’apprendre des langues parlées par moins de locuteurs, j’ai évidemment fait face à la question de l’usage de cette langue. Bien sûr, une langue sert à communiquer avec d’autres locuteurs mais quid de la poésie, du système de pensée propre à cette langue ? Comme disait Federico Fellini, « une langue différente est une vision différente ». L’humanité a créé une diversité linguistique qui permet d’explorer tellement de ses facettes mais l’évolution tire hélas vers une grande uniformité.

 

J’ai donné des cours de français dans le cadre de mon stage de fin d’année et j’aime beaucoup transmettre, transmettre à tous, transmettre de façon subtile, transmettre en posant des questions, transmettre en riant surtout. Avant de m’engager dans l’enseignement, j’avais la crainte d’être trop jeune pour faire ce métier, de ne pas avoir l’assise et la sagesse nécessaires. Tout comme je redoute de me lancer dans l’une des aventures les plus précieuses à mon sens, l’écriture. La question revient sans cesse ; mais qui suis-je pour prétendre à de tels actes ? Quelle est ma légitimité ? Je prends très au sérieux les missions que je me fixe.

 

Je dois beaucoup à tous ceux à qui j’ai enseigné. Je pense souvent à eux. C’est pour eux et grâce à eux que je trouve de l’énergie et des idées. On en apprend toujours sur soi-même grâce à autrui.

Je découvre que la transmission est un virus ; une fois qu’on veut transmettre, qu’on a goûté à cette saveur du partage et non d’un savoir « vertical », on essaie de partager ce qu’on a de plus précieux. Dans mon cas, mes amours de jeunesse, la littérature et la philosophie, reviennent au devant de la scène.

J’ai validé mon année mais il s’en est fallu de peu pour louper le second semestre. J’ai réalisé que j’avais trop de choses à gérer en même temps et qu’il est crucial de prendre du temps pour soi. Donner fait partie de ma nature et je dois faire attention à ne pas m’épuiser. Mais ça fait partie de l’apprentissage de la vie, c’est une leçon.

 

J’écris toujours mes articles en français ou en anglais, le premier choix de la langue de l’écrit original étant dépendant de mon humeur. Mais grâce à cet exercice, je prends de la distance avec mon propos et il peut ainsi évoluer.

 

Le son

 

Les langues et les sons. Voilà ce que je rapporte de mes voyages, voilà mes trésors. En Thaïlande, dans un marché foisonnant de sacs et autres objets, j’ai été saisie par la beauté d’un son et d’une image. C’est l’un des plus beaux souvenirs que j’ai ramené de ce voyage ; une jeune fille jouant d’un instrument semblable à une viole, dont je n’ai pas pris la photo car ce n’était pas mon but, elle transportait quelque chose de bien plus grand que sa personne, elle transportait sa tradition et un son venu de temps anciens.

 

C’est drôle. Un jour, je jouais du piano. J’habite un studio et on peut m’entendre sur le palier. Ma voisine m’a envoyé un message pour me dire qu’un petit garçon dansait et était très heureux sur ma musique. Ca m’a énormément touchée. Je n’ai aucune idée de qui il s’agit, je ne l’ai jamais rencontré mais ce geste m’a profondément touché et fait plaisir. C’était un moment vrai, loin de l’argent, loin de la gloire ; c’était un moment partagé entre une pianiste et un enfant qui ne se sont même vus. La poésie et la Beauté sont partout pour qui peut les voir.

 

Je travaille actuellement sur un projet autour du son qui va allier presque toutes mes compétences. J’ai décidé de prendre un peu plus les choses en main et d’agir au lieu d’attendre des propositions. Je n’en dis pas trop pour l’instant mais ça devrait se concrétiser dans les semaines à venir…

 

La sécurité

 

Cette année m’a fait beaucoup réfléchir sur quelque chose qu’on croit souvent acquis ; la sécurité.

J’ai parfois eu le sentiment de marcher sur un fil, d’être sur la pointe des pieds. Certes, c’est un pays sécurisé, je n’ai pas eu à craindre pour ma sécurité physique. Depuis l’épisode malgache, je prends garde, sans être totalement parano.

 

Que faire sans le sentiment de sécurité ? La sécurité est décrite comme un élément fondamental pour l’homme, au même titre que la nourriture ou l’abri. J’ai connu des épisodes où ma sécurité physique et même psychologique était en péril, financière aussi… Cette année, j’ai réalisé que la sécurité est un amas de beaucoup de petites choses, une rivière de petits détails. J’ai eu énormément de problèmes de sommeil et j’ai réalisé à quel point un bon sommeil est important.

 

La sécurité psychologique est importante sinon capitale au final. Bien sûr, on se raccroche à l’avant, aux proches mais il reste que certaines situations peuvent venir tout remettre en question. Dans ces moments-là, comme en pleine tempête, il faut bien s’accrocher au bastingage.

 

La résilience

 

Mon père m’a fait l’un des plus beaux compliments que j’ai jamais entendu : il m’a dit que j’étais résiliente. La résilience… Une notion remise au goût du jour avec l’écologie, on parle de la résilience de la nature.

 

J’ai récemment découvert une émission sur France Inter. J’écoute assidûment des radios françaises pour leur qualité et parce que c’est mon média préféré. J’ai été très peinée d’apprendre que « La Tête au Carré » s’arrêtait. Mais ils vont lancer une nouvelle émission du même type, uniquement dédiée à l’écologie, « La Terre au Carré ». Mais j’avoue que j’aimais beaucoup « La Tête au Carré » pour la diversité de ses thèmes.

 

J’ai donc découvert l’émission « Regardez voir ». Le thème de l’émission était la célèbre photographie d’une petite fille nue courant les bras ouverts après avoir été brûlée au napalm. Le concept de cette émission est magnifique ; décrire et analyser des photographies célèbres. J’étais totalement bouleversée par cette description mais surtout par le message transmis. J’ai beaucoup pleuré devant la beauté des dernières lignes.

 

La résilience, la possibilité de trouver des ressources cachés en soi, l’image du phénix. Nous avons tous fait face à des situations dont nous ne pensions pas revenir. Et pourtant… Je me souviendrais toujours des mots d’un ami qui m’a dit un jour : « Tu sais, quand on est au fond de la piscine, on ne peut pas aller plus loin. Donc, il faut donner un coup de pied et remonter. » Ca fait longtemps que je crois à l’espoir. J’écrivais une chanson, « Rise », sur l’espoir, pour m’en donner. Mais il s’est avéré, après maturation, qu’elle est autant pour m’en donner qu’en donner aux autres. La transmission de l’espoir aux autres est devenue de plus en plus évidente pour moi.

 

Le monde que nous avons connu est en train de changer. Ce changement génère énormément de stress pour les gens qui ont une conscience, pour ceux qui veulent comprendre, qui sont attentifs ou qui ont simplement un amour pour la planète et l’humanité. Les jeunes générations sont en proie à la dépression. Qui ne le serait pas ? Imaginez que vous débarquez dans une fête avec des cornes d’abondance à tout-va et on vous dit qu’il n’y aura plus rien demain. Je pense qu’il y aura les reproches (ça commence déjà) mais surtout une action plus dure, menée par des leaders comme Greta Thunberg. Je préfère la démarche de Satish Kumar.

 

L’outil de demain sera la résilience. Je ne vois pas comment nous pourrions nous en sortir autrement. C’est une graine qui devrait être plantée à l’école. Nous avons tous des capacités mais c’est son activation qui n’est pas évidente.

 

Pour moi, la résilience, c’est un concept que j’ai pu mettre en image en Australie en découvrant que certains arbres ont besoin du feu de brousse pour pouvoir perpétuer l’espèce. Ils ont besoin de cet embrasement que nous estimons dévastateur, tout comme certaines plantes à la Réunion, je l’ai découvert lors d’une visite d’un jardin botanique, ont besoin des cyclones, ont besoin de ces vents violents, pour pouvoir là aussi, perpétuer la vie.

 

Attention, je ne prône pas la violence mais j’observe simplement que la nature elle-même, la pulsion de vie, émerge du chaos, tel le phénix.

 

Je suis très heureuse d’avoir pu aider des amies à reprendre confiance ces derniers temps. Dépasser un frein psychologique, accompagner un mouvement et surtout, voir la personne puiser en elle et réussir. L’une d’entre elles avait une peur panique de l’eau et elle est maintenant capable de nager et de se sentir à l’aise dans cet élément. L’autre avait des difficultés pour écrire et c’est aussi ma situation. Ensemble, nous réussissons à nous motiver, à travailler chacune sur nos projets. Ces situations me ramènent à une notion que j’affectionne énormément : le travail d’équipe. J’ai sans doute dû évoquer précédemment ce point mais il est vraiment important pour moi. Bien sûr, je suis assez casanière, j’aime mon temps seule mais avancer ensemble n’a pas son pareil.

 

Finalement, je crois que j’aime la radio parce qu’on susurre, on fait résonner la puissance des mots, c’est un rapport très sensuel mais aussi très immatériel aux mots. Ecrits, ils sont figés en un sens. Dits, ils roulent, ils sont en mouvement et s’évanouissent.

 

 

Mon rapport au son, à la radio, à la musique, est plus que jamais exacerbé. De même que celui aux notions de gratitude, d’humilité et de résilience.

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