La peste aux Seychelles ?

Retour

 

Après de longs mois de silence, je reprends la plume avec plaisir. Comme toujours, je suis touchée par mes lecteurs qui s’inquiètent de ne plus me lire aussi régulièrement.

 

J’avoue que j’ai été assez occupée avec le rythme de travail assez soutenu en fin d’année à cause des examens (donc des corrigés), d’un potentiel déménagement de classe et d’autres petites taches annexes. J’ai aussi eu un petit coup de mou avec l’attente de mes résultats de DAEFLE mais bonne nouvelle, je l’ai eu avec mention assez bien. Les vacances ont réussi à soulager mon anxiété par rapport à ça mais le retour est un peu à l’image de l’air aux Seychelles : humide, chaud, suffocant.

 

Les (grandes) vacances

 

J’ai retrouvé avec délice le goût des grandes vacances. L’enseignement est aussi agréable pour ça, je dois bien l’avouer. Je dois aussi dire que je pense qu’elles sont primordiales si on ne veut pas que le corps enseignant soit sur les rotules et donc inefficace.

 

Voilà seulement un mois que nous sommes rentrés mais je sens bien que tout le monde semble éprouvé. Je rentrerai une petite semaine en octobre à la Réunion pour voir ma famille et j’avoue que j’ai hâte d’y être.

 

Nomadisme

 

En Europe, nous avons fait un petit tour à Cadaquès en Catalogne (Espagne). Nos trois jours dans la ville où résida Salvador Dali furent agréables, en compagnie de la famille de mon compagnon, avec l’exploit de réunir tous les frères et sœurs depuis Mathusalem apparemment. J’ai fait l’expérience de la tramontane, ce vent venu du Nord (des Pyrénées), qui m’a un peu rappelé celui de Wellington par moment. J’ai nagé dans une eau à 15 degrés et vu quelques poissons méditerranéens.

 

Nous avons ensuite repris la route pour passer une petite semaine en Corrèze. J’aime beaucoup cette région. Les paysages et influences y sont très diverses.

 

Puis nous avons pris le train pour aller à la Baule en Bretagne. Le temps était beau et les crêpes comme toujours délicieuses. J’avoue que je préfère l’ambiance de Guérande mais nous avons eu le plaisir de découvrir le charme médiéval du château de Blain (avec personnel en costume s’il vous plaît) et de passer le long du canal Nantes-Brest.

 

Notre dernière semaine à Paris fut très calme et reposante. Hormis quelques visites à des amis et à de la famille, nous nous sommes promenés dans les rues entre les Invalides et le quartier latin.

 

Soulagement

 

J’ai profité de mon passage en France pour consulter un ophtalmologiste aux Quinze-Vingt, le centre ophtalmique national. Et bonne nouvelle : tout va bien ! C’est un très grand soulagement car je m’inquiétais pour plusieurs raisons : dernière consultation remontant à plus de trois ans alors que je suis censée faire vérifier mes rétines tous les ans, présence de lumières (sans doute simplement due à la fatigue mais on ne sait jamais car le médecin m’a encore confirmé que cas de doute, c’est direct les urgences), hygiène de vie parfois limite (manque de sommeil et nourriture peut-être pas assez grasse car pour les cerveau et les yeux, il faut du gras).

 

La richesse des perspectives

 

J’étais contente de retrouver une France moins dure que je ne le pensais. Je redoutais un racisme exacerbé par les attentats mais non. Insouciance estivale ? Métissage enfin plus ancré ? Je ne sais pas vraiment mais les gens semblaient assez détendus. Il faut dire qu’il y avait beaucoup de touristes étrangers partout où nous sommes passés.

 

En revanche, en discutant avec certaines personnes, on sent des gouffres s’ouvrir. La variété de nos expériences choque certains qui voudraient nous voir « plus stables ». Mais nous ne cessons de clamer être heureux car ensemble et libres. Il est parfois plus facile de discuter avec les anglo-saxons pour lesquels une vie professionnelle variée est considéré comme enrichissant et donne une palette de compétences plus large à un candidat. C’est parfois difficile pour nous d’entendre certains discours car très négatifs, critiques (sans être constructifs, à la française quoi !) et anxiogènes.

 

Sans parler de ceux qui nous regardent avec suspicion lorsqu’on dit qu’on travaille aux Seychelles (car ils ne considèrent ce pays uniquement comme une destination de vacances et donc associé au seul farniente, ce qui frise le manque de respect, qui montre un esprit étriqué et un ancrage des préjugés)…

 

La liberté de penser, de se confronter à la réalité des choses (toute la chaîne de fabrication d’un produit par exemple) et la remise en question (de sa façon de vivre, de ses idées, de ses certitudes), est d’une grande violence pour certains qui préfèrent se réfugier dans une bulle de confort matériel et d’illusions diverses.

 

Les gens qui me comprennent vraiment me manquent énormément, qui me prennent telle que je suis, sans jugement, avec qui je peux avoir une vraie discussion et présenter des points de vue différents sans jamais être revêches envers l’un l’autre et surtout, qui me soutiennent en toute circonstance.

 

Retrouvailles

 

J’étais vraiment très heureuse de retrouver la famille et les amis. Nous n’avons au final pas passé beaucoup de temps avec chacun, quelques jours et parfois, hélas, quelques heures, mais c’était des moments vraiment précieux. Je me suis sentie « baignée dans de l’amour » à leur contact. J’en ai aussi profité pour faire quelques skypes (car la connexion seychelloise n’est hélas pas fulgurante) et en revanche, ça m’a laissé très triste de ne pas voir mes proches en chair et en os.

 

La fatigue fatigante

 

Le temps est supposé être venteux et frais en cette saison mais nous souffrons déjà d’une chaleur très humide et des nuages enflés de pluie nous menacent tous les jours. C’est à nouveau un sale temps pour mes chaussures ! A nouveau, je me sens prise dans l’engrenage du temps. J’ai l’impression de me réveiller un lundi et que le jour suivant est un vendredi. C’est terrible ! Le pire, c’est que je dors beaucoup (coucher à 20h30 !!), je mange normalement et je fais même du sport mais je me sens assaillie par une fatigue exténuante du matin au soir.

 

Lectures

 

Mon frère m’avait laissé « Souvenirs d’un pas grand-chose » de Charles Bukowski. C’était intéressant, parfois très cru mais intéressant. J’aimerais bien lire autre chose de lui.

 

Je suis revenue à Victor Hugo avec « Quatrevingt-treize ». Ces temps-ci, je suis tellement fatiguée que je n’avance pas très vite dans cette lecture. Mais j’aurais un peu plus de temps à venir car une invitée surprise vient de changer mon rythme.

 

La peste aux Seychelles

 

Le premier « cas » de peste aux Seychelles a été répertorié il y a environ un mois. Un entraîneur de basketball est mort de la peste à son retour de Madagascar où son équipe était partie disputer un match. L’équipe avait été mise en quarantaine.

 

Le second « cas » (je le laisse entre guillemets car ce sont des cas importés et non locaux) a été répertorié il y a quelques jours. Un homme revenant de Madagascar était supposé resté chez lui car ayant des symptômes alarmants. Hélas, cet homme est allé à une fête vendredi soir dernier dans un restaurant, le Chilli Bar, sur les hauteurs de Victoria. Ce restaurant, prisé pour l’organisation de soirées, avait organisé plusieurs soirées en même temps : trois au total, dont celle de l’Ecole internationale des Seychelles. La soirée où ce porteur de peste s’amusait était censée se terminer plus tôt pour que la fête de l’Ecole internationale puisse commencer car les lieux ne sont pas immenses et il n’y a pas d’isolation sonore. L’arrangement du restaurant voulait qu’il faille passer par notre fête pour accéder aux toilettes, si bien que nous voyions défiler les invités de la fête d’à côté au milieu de notre timide fiesta.

 

Mardi soir, j’ai reçu un message d’une amie me relayant une information que j’ai d’abord pris pour une blague : l’école allait être fermée pour six jours à partir du lendemain par prévention contre la peste. Je devais me rendre mercredi matin à 9h dans un centre médical en ville pour obtenir un traitement. J’ai eu confirmation par d’autres collègues de cette procédure. Je n’ai pas très bien dormi cette nuit-là, ne sachant pas si on allait me donner des comprimés ou une injection et connaissant ma sensibilité incongrue à certaines substances (allergie à un traitement antipaludéen et réaction plus qu’incroyable au Guronzan).

 

La peste, c’est quand même costaud. Il n’était pas « juste » question d’une intoxication alimentaire, bien qu’elle puisse parfois se révéler mortelle dans certains cas. On parle de peste pulmonaire, celle qui décime en 24 à 72 heures. Evidemment, ça réveille un imaginaire médiéval assez puissant, plein d’images de cadavres amoncelés dans les rues, de bûchers improvisés et de râles polyphoniques.

 

On devient forcément un peu paranoïaque et on traque la moindre toux, la moindre déglutition semble suspicieuse.

 

Mercredi matin, j’ai été choquée de découvrir mes collègues avec des masques en papier. L’ambiance était partagée entre crainte et humour pour prendre de la distance. Ce qui était également choquant, c’était de voir les secrétaires médicales dans des combinaisons nous tendre les masques ou d’autres choses en évitant au maximum le contact, ce que je peux comprendre. Mais c’est toujours un sacré miroir, nous renvoyant à notre condition de…pestiféré.

 

Jusqu’à présent, je n’ai aucun symptôme de la maladie. Tous les professeurs présents à la soirée, y compris moi, s’inquiétaient du fait qu’on nous donne un traitement mais que nos proches ne soient pas concernés. Nous n’avons pas eu de détails concernant les temps d’incubation et de contagion. J’ai fait face à un médecin assez abrupt, qui m’a presque traitée d’imbécile alors que je posais une question simple et donc, je n’ai pas eu envie de lui demander quoique ce soit. Je sais bien que les médecins doivent voir des choses bien pires (bien qu’ils n’aient jamais vu une épidémie de peste aux Seychelles) mais je pense qu’on peut quand même rester correct avec des gens qui posent simplement des questions. Enfin bref…

 

Depuis, d’autres écoles ont fermé leurs portes, toujours par mesure de précaution. L’homme victime de la maladie est à l’hôpital. Je ne connais pas son état mais sa femme et son enfant ont eux aussi développer la maladie.

 

Pour ma part, je dois rester chez moi encore 3 jours, en évitant au maximum les sorties et évidemment, les foules. Je suis un traitement antibiotique à large spectre.

 

Mercredi, j’étais allée en bus en ville. Des collègues qui habitent dans ma région m’ont gentiment ramené mais je m’inquiète quand même de reprendre les transports en commun par la suite. Nous verrons bien…

 

Cependant, j’ai reçu un appel et eu une visite du centre médical aujourd’hui pour un suivi. Elles sont venues chez moi et ont vérifié ma température. Elles ont dit qu’elles reviendraient tous les jours pendant 6 jours pour ce suivi. Le gouvernement a mis en place des mesures : nous avons reçu un SMS concernant l’ouverture d’une hotline pour plus d’informations.

 

La responsabilité individuelle et l’individualisme

 

Cette situation pose beaucoup de questions. Cet homme a-t-il agi de façon responsable ? A-t-il pensé au risque qu’il faisait courir à ses proches et à son pays en cas de réelle épidémie ? De même, si nous ne suivons pas les consignes qui nous ont été données, chacun est-il conscient du risque qu’il fait courir aux autres ? Car rien ne nous empêche vraiment de fermer notre porte à clé et d’aller faire un tour. Qui est là pour vérifier que nous ne recevons pas d’amis ou même de la famille chez nous ? Que faut-il pour éveiller la conscience individuelle ?

 

La perversité des systèmes politiques se larve ici. Tout comme à Madagascar et dans d’autres contrées post-socialistes et post-communistes, l’individualisme forcené fait des ravages. Trop longtemps sous la coupe d’un collectivisme pesant, l’individu se lâche et n’en a rien à faire des risques, de l’entraide et autres concepts collaboratifs. Trop frustrés face aux lumières du capitalisme illusoire, les humains viennent griller leurs ailes et s’abîmer contre un consumérisme et un égoïsme ardents.

 

A contrario, nous avions vu en Australie, pays ultra-capitaliste, des poches de défense des droits civiques impressionnantes. Mais faut-il toujours aller aux extrêmes pour trouver des semblables ? Pour l’instant, je ne peux hélas réfuter cette hypothèse.

 

Aujourd’hui, la responsabilité individuelle semble être un concept trop rarement appréhendé aux Seychelles, tant par les locaux que par les expatriés. Fort heureusement pour moi, j’ai dans mon entourage quelque unes de ces personnes conscientes. Mais le reste me rend parfois terriblement triste.

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