Flou

Should I stay or should I go now ?

 

 

 

Quelque soit la décision finale, ce sera difficile. Rester ou partir, telle est la question. J’ai revu mes collègues et travailler sur le montage d’une émission. C’est crève-cœur d’imaginer de quitter ça et le sentiment de désertion lourd à porter mais nous verrons plus loin que ce n’est pas le seul facteur à prendre en compte.

 

Après nous être arrachés des cheveux pendant plusieurs jours sur notre situation, à jauger toutes les conséquences des choix et sur l’issue à donner à celle-ci, nous nous sommes octroyés une petite pause. Nous avons _finalement_ réussi à aller un peu plus loin qu’Ambohimanga (voir épisode précédent). Nous sommes partis à Mantasoa, à 2 heures et demi d’Antananarivo, un endroit réputé pour sa grande quiétude et son air pur. Nous n’avons pas été déçus ; c’était en effet un véritable havre de paix, loin du vrombissement incessant des voitures et de la rumeur de la ville. Les eaux sereines du lac artificiel de Mantasoa n’étaient troublées que par quelques poissons sautant hors de l’eau pour gober des insectes. Des nénuphars se laissaient balancer par le vent. Une vraie carte postale si le disque solaire apparaissant si nettement en fin de journée à travers la brume des feux de brousse n’était pas si inquiétant. Même jusque là, l’air n’était pas si pur…

 

Hélas, cette tentative de changement d’air fut ruinée par un retour très difficile sur la capitale. Les feux de brousse étaient très importants et c’était très impressionnant de voir cette brume blanchir le ciel jusqu’à cacher totalement le soleil sur la majorité du trajet. La quiétude acquise fut balayée par une attente très longue (3 changements de taxis-brousse et 4 heures d’attente !), une promiscuité retrouvée (un véhicule blindé), une conduite hasardeuse sur des pistes aux nids de poule de la taille de cratères et à nouveau, ce regard sur moi que je ne comprends pas.

 

 

 

Regard de travers et travers de regard

 

 

 

Suis-je trop grande, trop vazaha, trop karana ? Une petite fille s’était plantée devant mon compagnon lorsque nous attendions le départ du taxi-brousse et c’était clairement de la curiosité envers mon compagnon vazaha. Mais pour moi, je ne saisis toujours pas les intentions derrière ces regards à Antananarivo. Je décrypte parfois du mépris. Un dimanche matin, je l’ai bien senti de la part d’un homme qui nettoyait une voiture lorsque je montais dans un taxi. Mais pour le reste, je ne veux pas croire que ce soit toujours ça, je ne veux pas céder à la paranoïa mais je finis tout de même par supposer qu’il y a quelque chose comme ça. Mon compagnon remarque d’ailleurs plus ces regards que moi désormais. Bon, il y a eu l’agression bien sûr qui nous rend plus vigilant. Mais les regards étaient là avant cet évènement.

 

Autre chose me laisse penser qu’il existe bien une discrimination. Lorsque nous avons pris le taxi-brousse pour rentrer, nous étions parmi les premiers et nous pouvions choisir nos places. Nous voulions nous assoir devant (pour enfin avoir un peu plus de place !) mais on nous a dit qu’elles étaient déjà réservées. Par la suite, nous avons vu qu’elles ne l’étaient pas du tout…

 

Une voiture ratatinée vue sur la route de l’aller nous a « rassurés » sur nos places à l’arrière du taxi-brousse (quoique…).

 

 

 

Confiance mise à mal

 

 

 

J’ai toujours confiance envers ceux que je considère comme mes amis mais quelque chose est vraiment cassé avec Madagascar. Dans la rue, nous restons des étrangers et nous le sentons bien. Bien sûr, nous sommes des étrangers mais la langue malgache possède un mot pour désigner des étrangers acceptés et respectés : vahiny. Nous ne sommes pas juste dans la rue mais vazaha (ou karana) marchant dans la rue à Tana.

 

J’ai déjà été agressée à Paris. J’ai mis des années à retourner dans certains endroits et la peur est toujours encore là. Mais j’avoue que je sens plus de confiance envers les autorités françaises.

 

A Antananarivo, on demande des « cafés ». Il faut alors se délester de quelques milliers d’ariary (ou montrer les dents en disant qu’on peut contacter le Consulat de France mais cette stratégie n’est pas toujours payante selon les dires).

 

 

 

Adaptation

 

 

 

La question ne s’est pas posée tout de suite car j’ai voulu faire face et me sentir forte comme un roc. Puis, comme de l’eau, elle s’est insinuée et a creusé une rigole dans la roche : suis-je encore capable de m’adapter à la vie à l’étranger ? L’interrogation vient grossir ma forêt de questions.

 

J’y crois encore mais la fatigue et la fragilité psychologique me font douter.

 

Nous ne pouvons pas et ne voulons pas vivre comme des expatriés. Ce statut très envié ne nous a jamais séduit car trop éloigné de la vie réelle mais n’est aussi pas prévu par notre contrat.

 

Partis avec un maigre pécule, laissant une situation précaire et une grosse déprime, il nous a fallu surmonter le choc de l’arrivée et savourer _pour ma part_ l’accomplissement et les réalisations professionnelles. Mais les conditions de vie au quotidien deviennent insurmontables.

 

Nous essayons d’utiliser des outils « froids » pour prendre du recul ; nous faisons des tableaux avec des pour et contre avec une liste de critères (possibilité de trouver du travail, épanouissement dans celui-ci, pollution, sécurité, relations sociales, etc.).

 

 

 

Retour à la réalité

 

 

 

Mantasoa a été une parenthèse enchantée de très courte durée. Le retour à la réalité et à la violence du quotidien tananarivien a été brutal, comme attendu.

 

La violence, notamment de la misère, est partout et tapie dans les moindres recoins. Elle saute à la gorge lorsqu’on boit un verre dans un bar et qu’au hasard d’un regard par la fenêtre, on voit une famille entière glaner quelque chose pour le repas du soir. La pollution et la misère sont permanentes, visuelles, sonores et éthiques.

 

On pourrait me dire de me « protéger », de ne pas me laisser submerger par l’empathie, d’aller dans des endroits où cette misère n’est plus visible mais quelle hypocrisie ! Non, je ne suis pas une sainte, une martyre ou quelque chose comme ça. Non, je ne pourrais pas changer tout ça. Je le sais bien mais vivre avec ça, comme ça, reste très difficile.

 

Heureusement, nous avons été invités par des collègues, devenus amis. Ces malgaches nous ont appris à jouer au fanorona (jeu traditionnel malgache), quelques mots malgaches (mlai, super), un peu d’Histoire malgache et un peu plus sur le contexte socioculturel. Le racisme est très important. La rivalité entre merinas et côtiers est féroce et donne lieu à des règlements de compte graves (incendies de bâtiments historiques !).

 

 

 

Les lumières internationales

 

 

 

L’approche du Sommet de la Francophonie se fait sentir, la ville se transforme et les mesures vont bon train. Les élèves bénéficieront de vacances durant l’évènement et une rumeur sur l’extension de jours chômés pour tous se propage (cette situation rappelle celle de l’éclipse). Certains disent que cette mesure viserait à limiter les embouteillages durant le séjour des officiels.

On se demande tout de même quels sont les bénéfices réels du Sommet pour la population. Le français est certes langue officielle du pays mais au quotidien, on constate que c’est une langue pas totalement maîtrisée et parfois oubliée (sciemment ou pas). Elle demeure présente lorsqu’aucune traduction n’existe ou être plus précis.

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