La beauté du geste et autres aigre-douceurs

Je discutais avec des coopérants de l’attitude de certains expats ici. Ça n’a fait que confirmer ce que je devinais.

Certains font des fêtes monstrueuses et présentent comme un super service le fait de pouvoir avoir quelqu’un qui fait le ménage le lendemain. Qui ne se souvient pas du champ de bataille qu’une soirée peut laisser ? Qui peut décemment laisser quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’a pas participé à cette fête, mettre les mains dans le vomi, la crasse, les surfaces collantes tout ça au parfum de la cigarette froide ? Nous étions d’accord avec ces coopérants sur la joie de pouvoir se dire qu’on « nettoie sa propre merde ».

 

La richesse partagée

 

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises d’échanger avec des étudiants malgaches et j’aime tellement ces discussions. J’ai l’impression de prendre le pouls de la jeunesse.

Beaucoup partagent l’envie de vouloir de changer les choses et le manque de motivation de leurs pairs comme un terrible frein à cette envie. Et ils ont tous deux ciblés les points faibles : la mentalité et les habitudes.

Je vois la grande implication des jeunes dans des associations. Mais je vois aussi les limites des systèmes. On sent le copier/coller de certaines associations de pays riches essayant de culpabiliser (bon, protéger aussi) concernant la pollution par exemple alors qu’en prenant un peu de recul, on voit que les donneurs de leçons sont à l’origine de certains problèmes (changement climatique) et de comportements (vie à l’occidentale).

On discutait de modèles d’organisation avec une étudiante. Je me disais qu’il ne fallait pas rester sous influence et dégager son propre modèle. S’inspirer sans se soumettre.

 

La beauté du geste

 

J’ai été témoin d’une scène magnifique dans un taxi-be. Il faisait un peu chaud cet après-midi-là. Comme d’habitude, tout le monde était tassé dans cette petite boîte de conserve. Ce petit format de taxi-be est rempli à ras-bord ; les passagers s’assoient à des endroits où on ne peut théoriquement pas mettre de passagers mais juste des pieds. J’ai moi-même déjà été assise à cet endroit (voir lien).

Une jeune fille, probablement une étudiante, s’est retrouvée à cet endroit, à côté de deux enfants des rues, probablement un grand frère et sa petite sœur.

Les deux petits étaient somnolents. C’était probablement l’heure de la sieste pour eux. Mais quelle sieste, quel répit lorsqu’on doit déjà faire mille choses pour vivre si jeune ?

Les deux enfants ont dessinés des sourires sur les visages des passagères leur faisant face. La chaleur et le ronron des embouteillages berçaient les deux petits qui s’affaissaient dans tous les sens.

La jeune inconnue a fini par les retenir avec son bras lorsqu’ils partaient vers l’avant et qu’ils étaient sur le point de tomber. Elle est restée comme ça jusqu’à ce qu’elle descende, soit au moins 30 minutes. Les deux enfants lui bavaient dessus et elle était imperturbable. J’admirais profondément ce geste d’amour pur, ce geste totalement désintéressé, plein de bienveillance, de protection, d’amour véritable envers des enfants inconnus.

Qui est vraiment capable de ce genre de geste ? Qui ne se dirait pas que c’est dégoûtant toute cette bave ruisselant sur mon bras, que ces enfants sont sales ? J’ai honte de l’avouer, terriblement honte, une honte brûlante mais je ne suis pas sûre que j’aurais eu le courage de le faire à sa place.

Cette honte m’a taraudé plusieurs jours et m’a menée à me questionner sur la compassion. Jusqu’à quel point sommes-nous compatissants ?

Cette jeune fille m’a beaucoup marqué, cette héroïne de l’ordinaire. Elle n’a pas changé la face du monde, elle n’a pas mené de révolution ni découvert un remède qui sauverait toute l’humanité. Elle a simplement été belle, sans artifices, sans calcul. Profondément humaine.

 

I’Trôtra

 

Nous avons eu la chance de voir des spectacles de danse contemporaine dans le cadre du festival I’Trôtra (festival de danse contemporaine international à Madagascar). J’ai beaucoup aimé les compagnies locales et surtout la compagnie Master Jah, avec un message très intéressant sur les déchets. Leur intention était vraiment claire et louable.

Pour moi, l’intention est plus importante que la technique.

Je me souviens de mon oncle, guitariste de bossa nova expert, qui échangeait avec moi à ce sujet. Il aimait mes mélodies simples alors que c’était un virtuose de l’arpège et des accords compliqués (que je ne pouvais reproduire, par paresse la plupart du temps, je dois le confesser).

J’aime l’émotion brute. J’apprécie bien sûr la technique mais j’aime « l’imparfait véritable ».

Ces spectacles étaient une bonne bouffée d’air frais dans un quotidien de pollution et de vigilance. J’ai essayé de me rappeler la dernière fois que j’ai vu un spectacle de danse contemporaine (en vain). Je la trouvais, comme beaucoup, hermétique, jusqu’à ce que j’aie la chance de rencontrer des chorégraphes par le biais de reportages. J’ai eu la chance de croiser Jean-Claude Gallotta à la Réunion. Son parcours de danseur démarré sur le tard m’avait beaucoup impressionnée. Sans parler de son « Vous dansez ? » au sortir de l’interview !

Mes stages dans des rédactions où je faisais du culturel m’ont vraiment permis d’avoir accès à la culture. A la Réunion, je n’étais jamais allée au théâtre de Champ-Fleuri avant de couvrir des spectacles. Trop cher, trop huppé. J’essayais avec mes sujets d’emmener tous ceux qui n’avaient pas les moyens avec moi, dans la salle, pour profiter de ces beautés, de ces richesses. Les politiques culturelles ont changé depuis et rendent peut-être la culture plus accessible aux Réunionnais. Je l’espère… Je me suis trop éloignée de l’île et de son quotidien pour le savoir.

Ici, du peu que j’hume du terrain, j’ai l’impression que la culture est tout de même accessible à la majorité. J’étais heureuse de voir que l’ouverture du festival I’Trôtra s’est fait en plein centre-ville, à Analakely, avec une troupe sud-africaine endiablée (Taxido Arts Production Company). C’était un festival gratuit.

Je discutais des problématiques du journalisme culturel à la Réunion avec une journaliste du CRAAM (Centre de Ressources des Arts Malgaches) et elle me confiait qu’elles étaient sensiblement les mêmes.

 

Karana

 

J’entends encore karana sur mon passage et même mon compagnon a remarqué qu’on me regarde bizarrement dans la rue. Ils doivent se demander si cette karana ne s’est pas perdu en marchant à pied car qu’apparemment, ils ne se déplacent pour la plupart en gros pick-up quasiment blindé aux vitres fumées.

Un midi, un coréen très curieux, m’a demandé si j’étais indienne.

C’est tout de même drôle. A la Réunion, un réunionnais m’avait sorti que je ne ressemblais pas à une réunionnaise. Et quand je lui ai dit que je venais du Port, ça avait fini de le convaincre que c’était une supercherie.

Je suis fière d’être née au Port. Cette ville réputée dangereuse pendant des années me laisse de bons souvenirs. Le ronron de la centrale thermique, le chocolat chaud venant d’une machine à café étant le Graal de mon enfance, ma tante et mon oncle, le retour de la pêche de mon père et la 4L que mon frère et moi adorions, une nature très sèche faite de savane et de galets.

Nous sommes parti quelques années à Nantes pendant mon enfance avant de revenir à Saint-Denis à la Réunion mais je me sens portoise et suis fière de le dire.

 

Déménagement

 

Nous avons fini de déménager la dernière partie de nos affaires d’Itaosy ; mon compagnon me rejoint enfin pour de bon en ville. C’est un soulagement car c’est difficile de vivre entre deux logements.

J’étais contente de revoir Itaosy, la campagne, le temps d’une journée. C’est agréable d’être _un peu plus_ loin de la pollution, d’avoir un horizon plus naturel (je ne dis pas vert car la nature est tout de même aride dans le coin !). C’est bien mieux que de passer son temps à se moucher noir. Mais nos missions nous mènent à être en ville… C’est comme ça.

Nous n’avons pas encore eu le temps de quitter la ville pour un weekend et attendons impatiemment cet instant (d’ici deux semaines probablement).

 

Lectures (et film)

 

J’ai achevé « La vie est ailleurs » de Milan Kundera mais surtout, j’ai enfin eu l’occasion de retrouver mon héros de la bulle, Riad Sattouf. J’adore Riad Sattouf. J’ai rapidement englouti « L’arabe du futur » 1 & 2. Je voudrais dire que c’est mon idole mais ce n’est pas bon d’idolâtrer des humains car nous avons tous nos travers. Mais quel coup de crayon ! Quel humour !

Mais j’ai surtout découvert un super concept de bande dessinée et d’enquête journalistique par le biais de « La revue dessinée ».

J’ai aussi lu une revue « XXI ». J’avais déjà entendu parler de cette revue mais je m’y suis plongée et j’ai bien fait car le numéro de cet été m’a fait lire un article très intéressant sur les nouveaux aventuriers Roland Jourdain et Corentin de Chatelperron (et ses histoires de poules sur un bateau).

J’ai aussi eu l’occasion de voir un film espagnol dans le cadre du premier festival de cinéma espagnol à Madagascar : « Blancanieves ». C’est un film récent, muet et en noir et blanc (non sans rappeler « The Artist », évidemment). Ce remake de Blanche Neige est très esthétique, très belle photo. Toutes les femmes de ce film sont magnifiques. La grand-mère de Blanche Neige avait beaucoup de charme.

 

La vie à Tana

 

Bien que la vigilance (sécurité, santé) soit toujours là, le quotidien commence à être un peu plus relax. Je me sens plus souple sur les jambes, comme en boxe. Je commence à prendre mes petites habitudes, à connaître un peu mieux les procédures (comme donner son paiement à son voisin dans le taxi-be si j’ai l’appoint et que lui non, qu’il n’a qu’un gros billet, tout cela dans un silence incroyable lorsque la radio n’éructe pas les tubes français des années 70), à me débrouiller kely kely (un petit peu) en malgache.

Ce n’est pas encore la routine. Dernièrement, lors d’un trajet matinal en taxi-be, notre véhicule s’est arrêté, une fumée est sortie de dessous le siège du conducteur et tout le monde est rapidement sorti.

Le peu que je commence à découvrir de la langue malgache, grâce aux cours mais aussi à mes collègues à la radio universitaire, me semble beau et poétique. Ainsi, je découvre que de l’eau brunâtre servie dans les gargotes, une eau qui a servi à déglacer un fond de riz caramélisé, est appelée « eau d’argent ». Mais c’est aussi une langue très imagée. Je pensais que la felaka n’était qu’une enveloppe distribuée lors des conférences de presse, un « défraiement » pour les journalistes. En réalité, felaka signifie gifler. Un étudiant m’a expliqué que les journalistes étaient « giflés », aveuglés par l’argent pour suivre un ordre.

J’ai beaucoup de chance de les côtoyer.

 

A 1000 à l’heure

 

Cette dernière semaine a été très lourde. Du coup, elle est passée très vite. J’ai eu l’impression d’avoir peu de prise sur le temps et pas du tout de temps à moi. Pas de sport, pas de publication d’article…

J’ai accueilli des stagiaires au Centre de Presse Malagasy, enregistré des interviews et des textes pour les futures émissions de « Médias Dévoilés » et fait mille autres choses.

Mes quatre jours de travail m’ont paru être deux semaines.

Mais j’ai encore beaucoup d’efforts à faire. Je bute encore honteusement sur la prononciation des noms malgaches (ils sont très longs !). Je m’y reprends à plusieurs fois et heureusement que mon collègue monteur de son est patient et pédagogue.

Physiquement, j’étais épuisée à la fin de ma semaine mais heureuse car très stimulée intellectuellement.

 

Journée du volontariat

 

Nous avons fait un tour à la journée du volontariat à l’Alliance française d’Antananarivo. C’était intéressant de faire un tour et voir toutes les initiatives.

Nous nous sommes arrêtés sur le stand du « Relais » et avons eu la chance de discuter un peu avec l’un des responsables du réseau malgache. La structure du « Relais » est liée à Emmaüs en France. J’ai trouvé cette initiative très saine car elle s’autofinance totalement et revendique cette indépendance des bailleurs de fonds. Elle réinsère des personnes par le travail dans des usines, des hôtels haut-de-gamme et d’autres activités. Je lisais d’ailleurs sur des initiatives similaires dans « La revue dessinée » au Mexique avec un jeune chef très connu, Gaston et en France avec Thierry Marx et son école Cuisine mode d’emploi(s).

Les questions de l’humanitaire et du développement se posent forcément à Madagascar. Nous y sommes finalement confrontés au quotidien lorsque l’on vit à Antananarivo.

 

Un dimanche à Antananarivo

 

Le dimanche est mon jour préféré de la semaine à Antananarivo. Tout est calme, apaisé. J’aime marcher dans les rues vides et profiter de cette sérénité retrouvée. Tout le monde est à la messe.

 

J’aimerais tellement que tous les autres jours soient comme celui-ci. Mais peut-être perdrait-il de sa saveur…

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